Ce fut tardif. Un film qui aura fait beaucoup
parlé de lui. Je me méfie de l’engouement des foules. Mais
l’idée ne m’ayant pas quittée, je suis finalement allé
le voir. Le cinéma, c’est d’abord une expérience, et le
film fait de ce moment de complet abandon, quant il est de cette
trempe, une plongée intense dans l’univers d’un
réalisateur et de toute son équipe.
Pour tous ceux qui le connaissent,
Jacques
Audiard possède un regard bien à lui, et depuis
Sur mes lèvres, une
façon de filmer l’action viscérale, qui se révèle le meilleur
moyen pour lui de faire passer son message ; n’oublions
pas ses acteurs, ils sont pour lui et ses films, essentiels.
Avec De battre mon cœur s’est
arrêté, il nous avait laissé transi
d’intensité, tant ce film était habité, tant
l’immersion était grande. L’acteur Romain Duris, hanté par la
musique, et croyant y trouver une impossible rédemption, le gage
d’une vie nouvelle, y prendra une toute autre dimension. Une
prestation remarquable qui ne sera pas récompensée.
Cela étant dit, on assiste béat à
l’ascension de ce jeune magrébin condamné à six ans de
détention dont la
surprise viendra de sa géniale adaptation à un monde faits de codes
et de passe droit, d’une vie pénitentiaire faite
d’épreuves excluant les faibles, et qui fera de lui un caïd
ayant appris à vivre avec ses peurs et la culpabilité d’en
être arrivé là par le crime.
Là où le film surprend et gagne en ampleur, en
dehors d’un réalisme saisissant, c’est
l’intégration du fantastique comme augure du réel, présage
d’un destin qui s’accomplit malgré les dommages. En
développant sa relation avec celui qui fera basculer son destin,
Malik y trouve la possibilité d’être un
autre, le moyen de s’affranchir du regard de l’autre,
et du sien.
Que dire de Tahar Rahim, sinon
qu’il est parfait, exceptionnel, comme le voulait son
réalisateur. La jeunesse du personnage renvoyant à celle de
l’acteur et d’une absence de notoriété presque totale, accroit encore
davantage notre attention. La caméra se fait plus minutieuse, la
lumière souligne les pourtours du milieu carcéral avant de nous
subjuguer, nous laissant contempler ses occupants et celui qui
s’obstine à survivre.
On regrettera particulièrement la neutralité
d’un regard dont on ne saisit pas bien le message à force
d’intensité soutenue de réalisme lourd, rarement mis au
service d’un parti pris de l’auteur ; donc rien de
politique dans ce film, ou très peu. Même le débat posé d’une
instruction à l’intérieur des murs d’une prison
s’envole pour ne servir que de faire valoir à son héro. Une
histoire dont le réalisateur est absent ; si ce n’est
qu’il se représente lui-même de part sa caméra. Bien éloigné
de la réalité qu’il a créée.
Avec Tahar Rahim, Niels Arestrup, Adel
Bencherif, Reda Kateb
Durée / 2 h 35